Dans un récent rapport, l’Observatoire des subventions et aides agricoles a analysé les aides publiques allouées à la filière foie gras en Nouvelle-Aquitaine entre 2022 et 2025. L’objectif de ce travail était notamment d’évaluer la dépendance économique de cette filière à l’argent public ainsi que la performance des soutiens reçus. Le constat est sans appel : un usage des fonds publics inefficace, et des aides utilisées pour réparer des défaillances structurelles d’un système sans en corriger les causes, alors que la majorité des Français et des Européens rejettent la pratique du gavage.

Alors que 58 % des Français se déclaraient favorables à l’interdiction du gavage en 2017, la filière foie gras de Nouvelle-Aquitaine continue de bénéficier d’un soutien massif de la collectivité. C’est ce qui ressort d’un rapport préliminaire de l’Observatoire des subventions et aides agricoles (Obsaf), publié en décembre 2025.
Montant et typologie des aides publiques, organisation de la filière et des labels, enjeux éthiques, sanitaires et sociaux… ce document de plus de 100 pages passe au crible les soutiens publics alloués à la filière foie gras en Nouvelle-Aquitaine entre 2022 et 2025.
Des subventions versées dans un contexte marqué par les séquelles de la pandémie de Covid-19, par des épizooties répétées d’influenza aviaire hautement pathogène (IAHP), et par l’entrée en vigueur de la nouvelle Politique agricole commune à partir de 2023.
La Nouvelle-Aquitaine constitue le principal bassin de production français avec :
– 56 % de la production nationale de canards gras ;
– plus de 10 millions de canards abattus en 2023 ;
– environ 1 313 exploitations concernées.
L’étude se concentre sur la production de canards gras étant donné que la production d’oie grasse demeure marginale, avec environ 53 000 individus en Nouvelle-Aquitaine sur un total d’à peine 78 000 individus au niveau national en 2023.
13,8 millions d’euros de subventions
L’analyse des documents administratifs obtenus révèle une filière foie gras sous perfusion d’aides publiques : sur la période étudiée, les entreprises néo-aquitaines du secteur ont perçu 13,8 millions d’euros de subventions, dont près de 60 % d’origine européenne, et plus de 35 % apportées par la Région.
Un recours massif à l’argent du contribuable, répartis en trois postes :
– Les aides à l’élevage, qui constituent le cœur des financements publics agricoles en faveur de la filière foie gras, pour un peu plus de 9,2 millions d’euros. Ces aides ont majoritairement servi à gérer les crises sanitaires liées aux épizooties répétées d’IAHP, et à stabiliser le système productif mais sans en réduire les vulnérabilités. Ces investissements ont en effet contribué à maintenir un modèle hyper-intensif – densités élevées, concentration territoriale… dont les paramètres sont en cause dans la diffusion massive du virus comme le démontrent deux rapports de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses) datés de 2017 et 2022.
L’argent public est ainsi utilisé pour sauvegarder un système qui, structurellement, entretient les conditions favorables à la multiplication des crises qui l’affaiblissent.
– Ensuite, les aides à la transformation, destinées à l’aval de la filière (transformation et commercialisation), pour 3,7 millions d’euros. Les industries agroalimentaires de filières longues et les coopératives intégrées (qui produisent, transforment et commercialisent) concentrent la majorité des montants alloués à la transformation avec 2 millions d’euros d’aides. À l’opposé, les ateliers fermiers ne représentent que 3 % des aides à la transformation. L’argent du contribuable est ainsi principalement utilisé pour stabiliser un modèle industriel et renforcer les positions dominantes de ces acteurs, à rebours de la communication du secteur, qui axe sa communication sur un positionnement de tradition et d’élevage en plein air.
– Ce qui nous amène au point suivant : les aides à la communication, à la coopération et à l’innovation, pour plus de 900 000 euros sur la période 2022-2025. Les aides publiques à la communication représentent le principal poste de financement au sein de ce dispositif avec plus de la moitié des montants engagé. Leur objectif est notamment de « convaincre le consommateur de la qualité supérieure et des spécificités de la production sous indication géographique protégée », selon un document administratif cité dans le rapport de l’Obsaf. L’observatoire souligne que ces aides « jouent un rôle clé dans la stabilisation narrative de la filière, en entretenant une image patrimoniale déconnectée des réalités zootechniques (claustration confinement, standardisation industrielle) ».
Communication déconnectée de la réalité zootechnique
Pourtant, sur ce dernier point, l’imaginaire mis en avant par certaines des actions de communications mises en place par la filière mobilise des représentations de prairies, de parcours extérieur et d’exploitations familiales. Or, l’analyse du cahier des charges de l’IGP réalisée par l’Obsaf a montré « la fragilité de ces éléments, notamment la place du plein air, élément pourtant central du récit identitaire ». Selon l’observatoire, « il en résulte un label hybride, territorial dans sa justification narrative, mais industriel dans sa conception zootechnique ».
À la lecture de l’étude de l’Obsaf, force est de constater que, dans le cas de la filière foie gras en Nouvelle-Aquitaine, l’argent public est utilisé de façon bien malavisée, pour soutenir une production qui implique une pratique d’élevage cruelle, le gavage. Pratique dont la majorité de nos concitoyens ne veulent plus, et qui est par ailleurs illégale en droit européen.
Le gavage : une pratique interdite dans la majorité des pays de l’UE, pourtant financée par tous
En effet selon l’article 14 de la directive 98/58/EC de l’Union européenne relative à la protection des animaux dans les élevages, « aucun animal n’est alimenté ou abreuvé de telle sorte qu’il en résulte des souffrances ou des dommages inutiles ».
En outre, la recommandation de 1999 concernant les canards de Barbarie et les hybrides de canards de Barbarie et de canards domestiques interdit le gavage partout où il n’est pas déjà pratiqué. En vertu de cette réglementation, le gavage est interdit dans la plupart des pays de l’UE. Certains de ces pays ont également inscrit cette interdiction dans leur droit national, c’est notamment le cas de l’Allemagne, du Danemark, de l’Italie ou encore des Pays-Bas.
Au total, ce sont 22 États membre de l’UE sur 27 qui proscrivent la pratique du gavage. Seules la France, la Hongrie, la Bulgarie, l’Espagne et la Wallonie en Belgique la maintiennent. Une minorité de pays donc, mais qui bénéficie de financements issus de toute l’Union, par le biais de la Politique agricole commune. L’argent des contribuables de pays ayant banni le gavage pour des raisons éthiques contribue ainsi à financer la poursuite de cette pratique ailleurs dans l’UE.
Enfin, le modèle de production de la filière, basé sur le gavage et l’élevage intensif, entre en conflit avec les engagements européens (Green Deal, De la ferme à la table), nationaux (Stratégie nationale bas carbone, Egalim) et régionaux (Néo Terra) en matière de transition écologique et de réduction de la souffrance animale.
Transition nécessaire de la filière et conditionnalité des aides publiques
En résumé, la filière foie gras est confrontée à des crises sanitaires répétées, à un rejet sociétal croissant et à une dépendance structurelle à l’argent public. Une situation qui n’est pas soutenable et qui nécessite d’opérer une transition afin d’éviter les crises futures, tout en répondant aux préoccupations éthiques des citoyens français et européens.
En conclusion de son rapport préliminaire, l’Obsaf a donc exploré les possibilités d’évolution du secteur et les moyens d’y parvenir. L’organisme recommande une refonte profonde des modes d’attribution des aides publiques autour de quatre axes :
– améliorer la transparence et la traçabilité des aides publiques, avec un accès facilité aux documents administratifs et une ventilation précise des ateliers dans les demandes d’aides ;
– conditionner les aides publiques à des objectifs de transition écologique et de réduction de la souffrance animale ;
– accompagner les exploitations vers une transition végétale, afin de permettre des reconversions viables pour les agriculteurs concernés ;
– renforcer le contrôle démocratique. Les activités de lobbying de l’interprofession devraient faire l’objet de déclarations exhaustives auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. D’autre part, face à l’écart constaté entre les promesses de labels et la réalité des modes de production, l’Obsaf souhaite que les labels concernés soient réalignés sur les pratiques réelles de production.
Welfarm salue le travail mené par l’Obsaf sur le sujet et juge indispensable la transition de la filière proposée par l’organisme. Alors qu’une majorité de citoyens français et européens sont opposés à la pratique du gavage, il est inadmissible que l’argent public continue à financer la filière, d’autant que les subventions servent principalement à réparer les dommages d’un modèle structurellement fragile et à soutenir une communication déconnectée des réalités zootechniques.
