Le bien-être animal, qu’est-ce que c’est ?

Les règles encadrant l’élevage et le transport des animaux s’appuient largement sur les connaissances scientifiques en matière de bien-être animal. Les différentes législations qui régulent ces activités résultent souvent de compromis entre ces données scientifiques et les contraintes économiques. Mais qu’est-ce que le bien-être animal ? Comment est-il défini et quels en sont les fondements ? Welfarm vous explique tout dans cet article.

Poules dans un champ

Définition de référence en France

La définition de référence du bien-être animal en France est celle de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), publiée en 20181 :

Une définition fondamentale, selon la chaire bien-être animal de VetAgro Sup2, car elle insiste sur sa double dimension : le bien-être est à la fois physique (santé, alimentation) et mental (émotions, attentes). Elle insiste également sur son caractère subjectif : l’état de bien-être dépend de la perception propre à chaque animal, pas uniquement de critères objectifs mesurés par l’humain.

Cette définition s’appuie sur deux piliers : la sensibilité et la conscience des animaux.

Les animaux sont reconnus comme des êtres sensibles, c’est-à-dire capables d’éprouver des sensations physiques et psychiques et de ressentir des émotions.

Une expertise collective de l’INRAE3 a établi que les animaux sont dotés d’une forme de conscience : ils ont une expérience subjective de leur environnement et de leurs interactions avec celui-ci.

Définition institutionnelle internationale

La définition du bien-être animal utilisée aujourd’hui au niveau international a été adoptée en 2004 par l’Organisation mondiale de la santé animale4 (OMSA), dans le cadre de la publication de ses premières normes internationales relatives au bien-être animal dans le Terrestrial Animal Health Code5 :

« Le bien-être animal correspond à la manière dont un animal fait face aux conditions dans lesquelles il vit. Un animal est dans un bon état de bien-être s’il est en bonne santé, confortable, bien nourri, en sécurité, capable d’exprimer ses comportements naturels et s’il ne souffre pas d’états négatifs tels que la douleur, la peur ou la détresse. »

Origine historique du concept de bien-être animal

En 1964 l’écrivaine et militante britannique Ruth Harrison publie Animal machines, une enquête sur l’élevage intensif qui décrit les conditions de vie souvent très dégradées des animaux dans les systèmes d’élevage industriels, où ces derniers sont traités comme de simples outils de production au service de la rentabilité économique.

En révélant ces pratiques, le livre provoque un choc majeur dans l’opinion publique et contribue à lancer le débat moderne sur le bien-être animal, jusqu’à entraîner la création d’une commission d’enquête officielle au Royaume-Uni : le comité Brambell – du nom de son président, Francis Brambell.

En 1965, le gouvernement Britannique publie un rapport dirigé par ce comité : le rapport Brambell. Ce document définit les besoins fondamentaux des animaux d’élevage qu’il convient de respecter. Ces derniers doivent au minimum pouvoir : se lever ; se coucher, se retourner, se toiletter, étendre leurs membres.

Le rapport Brambell est un texte fondateur du concept moderne de bien-être animal. Un premier cadre scientifique, à la base du principe des cinq libertés.

Le principe des « cinq libertés »

En 1979, le Farm Animal Welfare Council formalise le principe des « cinq libertés », qui deviendra la référence internationale pendant plusieurs décennies.

Les cinq libertés définissent les conditions minimales pour assurer le bien-être des animaux :

1. absence de faim et de soif ;

2. absence d’inconfort ;

3. absence de douleur, blessure ou maladie ;

4. liberté d’exprimer les comportements naturels ;

5. absence de peur et de détresse.

Ce modèle a joué un rôle majeur dans la diffusion du concept de bien-être animal, dans la structuration des politiques publiques en la matière, et a largement contribué à la sensibilisation du grand public à cette thématique.

Limites du modèle des « cinq libertés »

Le modèle des cinq libertés est toutefois critiqué par certains scientifiques, notamment par le vétérinaire néo-zélandais David Mellor, qui en a souligné les limites6. Il a notamment montré que :

– une absence totale de faim, de peur ou de douleur est biologiquement impossible ;

– le modèle se concentre principalement sur l’évitement d’expériences négatives ;

– il ne prend pas suffisamment en compte les expériences positives vécues par les animaux.

Naissance d’une science du bien-être animal

Au début des années 1980, le biologiste britannique Donald M. Broom, professeur à l’université de Cambridge, développe une approche scientifique du bien-être animal. En 19867, il propose la définition suivante :

« Le bien-être d’un animal correspond à l’état de l’individu face à ses tentatives de s’adapter à son environnement. »

Cette définition introduit plusieurs idées fondamentales :

– le bien-être concerne l’état de l’animal lui-même ;

– il dépend de sa capacité d’adaptation ;

– il peut être mesuré scientifiquement.

Selon Donald M. Broom, le bien-être dépend notamment :

– de la capacité de l’animal à faire face aux défis de son environnement ;

– de la réussite ou de l’échec de ces stratégies d’adaptation ;

– des émotions et sensations associées (douleur, peur, plaisir, etc.).

Cette approche a contribué à établir l’étude du bien-être animal comme discipline scientifique. En définissant le bien-être comme l’état d’un animal face à ses tentatives d’adaptation à son environnement, Donald M. Broom propose une notion observable, mesurable, et indépendante des jugements moraux. Une définition opérationnelle qui permet aux chercheurs de formuler des hypothèses et de les tester.

En proposant une définition du bien-être animal fondée sur la capacité des animaux à s’adapter à leur environnement et en identifiant des indicateurs mesurables (physiologiques, sanitaires ou comportementaux), Donald M. Broom a contribué à transformer le bien-être animal en un objet d’étude scientifique à part entière. Cette approche permet de comparer le niveau de bien-être entre différents systèmes d’élevage.

Troupeau de chèvres au pâturage.

Le rôle central des émotions animales

L’éthologue canadien Ian Duncan a profondément marqué la science du bien-être animal en défendant, dans les années 1990 et 2000, l’idée que celui-ci dépend avant tout de ce que les animaux ressentent8. Le chercheur précise que :

– les sentiments négatifs (douleur, peur, frustration) correspondent à une dégradation du bien-être de l’individu.

– les sentiments positifs (plaisir, confort) correspondent à une amélioration du bien-être.

Cette position s’oppose en partie à celle de Donald M. Broom, qui définit le bien-être en termes d’adaptation biologique. Pour Ian Duncan, la santé et les performances zootechniques ne suffisent pas à assurer un niveau de bien-être satisfaisant. Ce qui compte, c’est l’expérience vécue par l’animal.

Le modèle des cinq domaines

Pour dépasser les limites du principe des « cinq libertés », David Mellor et le chercheur en physiologie animale Christopher Reid ont proposé en 1994 le modèle des « cinq domaines ». Ce modèle distingue quatre dimensions liées aux conditions de vie :

nutrition ;

environnement ;

santé ;

comportement.

Ces quatre dimensions en influencent une cinquième : l’état mental de l’animal.

Dans un article9 publié en 2016, David Mellor propose d’aller au-delà de la simple absence de souffrance pour permettre une « vie digne d’être vécue », ce qui implique notamment de favoriser le jeu, la curiosité et les interactions sociales.

Contrairement aux approches plus anciennes centrées sur l’absence de souffrance, le modèle des « cinq domaines » met ainsi l’accent sur les émotions et sur la nécessité de permettre aux animaux de vivre des expériences positives, ouvrant la voie à une conception du bien-être fondée sur la qualité de vie.

Synthèse des approches scientifiques du bien-être animal

Le vétérinaire britannique John Webster propose une approche du bien-être animal fondée sur trois dimensions complémentaires : la santé, la possibilité pour l’animal de vivre de manière naturelle et ses états mentaux. Cette synthèse, développée notamment dans son ouvrage Animal Welfare : Limping Towards Eden, paru en 2005, vise à concilier les différentes approches scientifiques du bien-être animal.

L’ancien professeur de productions animales à l’université de Bristol insiste sur la nécessité de traduire la science en pratiques concrètes. Il développe ainsi des protocoles d’évaluation du bien-être, des recommandations pour l’élevage, ainsi qu’une réflexion sur les politiques publiques et sur l’éthique. L’objectif de John Webster est clair : améliorer concrètement les conditions de vie des animaux dans les élevages.

Clarification des débats scientifiques et sociétaux autour du bien-être animal

L’enseignant-chercheur canadien David Fraser a profondément marqué la réflexion sur le bien-être animal en montrant qu’il n’existe pas une seule manière de le définir10. Il identifie trois grandes approches complémentaires : le fonctionnement biologique ; la possibilité de vivre de manière naturelle ; et les états affectifs de l’animal.

Cette analyse permet de comprendre les débats autour du bien-être animal, qui reposent souvent sur des priorités différentes plutôt que sur des désaccords purement scientifiques. Pour David Fraser, les désaccords sur le bien-être animal ne viennent pas seulement de la science, mais de visions différentes de ce qui compte vraiment pour les animaux : scientifiques, éleveurs, ONG et citoyens ne parlent pas le même langage.

La science du bien-être animal comme socle de la réglementation

La réglementation en matière de bien-être animal repose largement sur les connaissances scientifiques. Les recherches en éthologie, en physiologie et en biologie ont permis d’identifier les besoins des animaux, qu’il s’agisse de leur santé, de leurs comportements ou de leurs émotions. Ces connaissances sont intégrées dans le droit à travers des règles encadrant l’élevage, le transport et l’abattage.

Dans l’Union européenne, par exemple, la directive 98/58/CE établit que les animaux doivent être élevés dans des conditions compatibles avec leurs besoins biologiques et comportementaux. Cette formulation est directement issue des travaux scientifiques sur le bien-être animal, notamment ceux de Donald M. Broom et de David Fraser.

Toutefois, les normes produites résultent souvent de compromis entre les données scientifiques, les contraintes économiques et les choix politiques.

Le rôle d’ONG comme Welfarm est donc central pour informer le grand public sur les dérives de l’élevage intensif, et ainsi peser sur les choix du législateur afin de faire évoluer la réglementation dans le bon sens.

(1) https://www.anses.fr/fr/content/lanses-propose-une-definition-du-bien-etre-animal-et-definit-le-socle-de-ses-travaux-de
(2) https://chaire-bea.vetagro-sup.fr/comment-definir-le-bien-etre-animal/
(3) https://hal.inrae.fr/hal-03684863v1/document
(4) https://www.woah.org/en/what-we-do/animal-health-and-welfare/animal-welfare/development-of-animal-welfare-standards/
(5) Le Terrestrial Animal Health Code (Code sanitaire pour les animaux terrestres) est un outil central pour la gouvernance vétérinaire mondiale : il sert de base à l’évaluation des services vétérinaires, au contrôle des zoonoses et à la certification du commerce des animaux vivants. 
(6) Mellor, D. (2016) Updating Animal Welfare Thinking: Moving beyond the “Five Freedoms” towards “A Life Worth Living”.
(7) Broom, D.M. (1986) Indicators of Poor Welfare. British Veterinary Journal.
(8) https://czaw.org/resources/science-based-assessment-of-animal-welfare-farm-animals/
(9) Mellor, D.J. (2016) Updating Animal Welfare Thinking : Moving beyond the “Five Freedoms” towards “A Life Worth Living” – revue Animals, vol. 6, n°3, article 21.
(10) Understanding Animal Welfare: The Science in Its Cultural Context (Fraser, 2008)